Conférence de Pierre Rabhi – 14 juin 2016

Pierre Rabhi devant les élèves de Perceval

Pierre Rabhi devant les élèves de l'école Perceval à Chatou

Pierre Rabhi devant les élèves de l'école Perceval à Chatou

En ce bel après-midi de juin, plusieurs classes du Collège et du Lycée de l’École Perceval ont eu la chance et le privilège de bénéficier de la présence de l’agroécologiste, écrivain et philosophe Pierre Rabhi qui était déjà venu à l’école il y a peu plus de 10 ans. Il était accompagné par Françoise Vernet, présidente de l’association Terre et Humanisme. Cela a été l’occasion pour les élèves d’échanger avec cet homme foncièrement moderne notamment sur l’origine de son engagement, son expérience de l’agroécologie en France et à l’international et sa vision de l’éducation.

« Dans notre école, lorsqu’un professeur s’adresse aux élèves, ce n’est pas simplement ce qu’il dit qui est important mais c’est également ce qu’il vit en lui. C’est le cas de Pierre Rabhi, notre invité aujourd’hui, qui, vous allez le découvrir, a cette cohérence entre ce qu’il pense, ce qu’il fait et ce qu’il dit. Pierre Rabhi était déjà venu à l’école en 2003. Il nous apporte un certain regard sur ce qu’être l’être humain, ce qu’est la nature, ce qu’est la terre, et quand Pierre Rabhi parle de la terre, c’est quelque chose de vivant.» Pierre Schlumberger, coordinateur de l’école Perceval Steiner-Waldorf de Chatou (Yvelines)

De la biodynamie...

Pierre Rabhi a rappelé qu’il était engagé depuis déjà pas mal d’années en rappelant qu’il est né dans une oasis dans le désert d’Algérie avant d’être confié à une famille française à la suite du décès de sa mère. Il a ainsi toujours évolué avec 2 cultures (il a été dans l’islam puis dans le christianisme) et son entrée dans le monde de la « modernité » l’a mené à beaucoup s’interroger sur le sort de l’humanité et sur ce que l’être humain représente.

Pierre Rabhi a brièvement rappelé son parcours en indiquant qu’il avait quitté Paris pour s’installer en Ardèche et créer une ferme il y a près de 50 ans où ses 5 enfants « n’ont manqué de rien ». Tous ses enfants sont musiciens.

Installé près du village de Lablachère, Pierre Rabhi a eu une première expérience en tant qu’ouvrier agricole où il a pu voir les quantités importantes, inconsidérées, d’engrais chimiques et de pesticides qui étaient utilisées dans l’exploitation agricole. Véritablement choqué par ces pratiques, il s’est posé la question de pourquoi on ne peut pas cultiver la terre sans la polluer, sans l’empoisonner. C’est à ce moment que son ami Pierre Richard, médecin qui fût également à l’origine de la création du parc national de Cévennes, lui a conseillé la lecture du livre La Fécondité de la Terre – La rétablir, la maintenir d’Ehrenfried Pfeiffer, homme à la fois chimiste et agronome. Ce livre donne les bases de la méthode bio-dynamique en agriculture à partir des travaux de Rudolf Steiner qui est le père fondateur dès les années 20 de cette approche agricole

« Cela m’a beaucoup aidé de savoir que des personnes, des penseurs se souciaient déjà de l‘harmonie que doivent avoir les êtres humain avec la vie, avec la nature. Cela a été ma première initiation à la biodynamie », a ainsi expliqué Pierre Rabhi.

Il a également ajouté que ce qu’il trouvait d’intéressant dans la proposition de Steiner c’est qu’il lie le ciel, la terre et les éléments avec une vision que tout est dans tout, tout est pour tout. Il a ensuite appliqué les principes biodynamiques sur sa ferme avec des résultats qui l’on convaincu que c’était une bonne voie, « une voie juste ». Cultiver la terre était très difficile au départ mais lui et sa femme ont décidé de rester. Il a également élevé des chèvres et fait du fromage. Le fumier était utilisé pour enrichir la terre ce qui a permis de planter des arbres fruitiers alors qu’il n’y avait au départ aucun arbre sur les terrains cultivables où ils s’étaient installés.

Pierre Rabhi aime dire qu’il a « construit son monde »

...à l’agroécologie

Face au succès rencontré par sa pratique de l’agriculture, des gens ont voulu comprendre les recettes de sa réussite.

Il a ainsi accueilli beaucoup de gens et a créé des structures notamment au Burkina Faso (avec l’association et compagnie aérienne Le Point Mulhouse). Dans le village de Gorom, les gens étaient obligés d’acheter des semences, des engrais et des pesticides pour leurs cultures, étaient endettés en permanence et s’appauvrissaient un peu plus année après année. Autre conséquence, les enfants migraient dans les villes.

En précisant qu’il faut 2,5 tonnes de pétrole pour faire 1 tonne d’engrais, Pierre Rabhi a ainsi appris aux hommes et aux femmes à cultiver la terre avec des semences locales et sans engrais et a également créé un centre de formation aux pratiques de l’agroécologie afin que les gens soient autonomes notamment en conservant les semences et en faisant du compost pour créer de l’humus « au cœur de la vie des sols ».

Les bases techniques de l’agroécologie reposent notamment sur la restauration des sols en prenant soit de la faune et flore, en évitant l’érosion, en permettant à l’eau de s’infiltrer et en nourrissant la terre par le biais de de fertilisants organiques, ce qui permettra ensuite de nourrir les plantes. Il insiste également sur l’importance des semences qui, selon lui, sont une richesse inouïe alors que 75% des semences que l’humanité a transmis de génération en génération est en train de disparaitre. Il considère que « la diversité des semences est un patrimoine indispensable » que « les recherches sur le OGM, organismes génétiquement modifiés sont un crime contre l’humanité ».

Pour Pierre Rabhi, l’agroécologie apparait comme une solution pour lutter contre la faim dans le monde. Les résultats atteints ont intéressé le chef d’Etat Thomas Sankara qui a mandaté Pierre Rabhi pour s’occuper de l’agriculture dans l’ensemble du pays et faire de l’agroécologie une priorité nationale. Ce projet n’a finalement pas pu voir le jour à la suite de l’assassinat de Thomas Sankara quelques temps après.

Contexte pédagogique

Il est intéressant de rappeler que si Rudolf Steiner est à l’origine de la pédagogie Waldorf‐Steiner qui est désormais enseigné dans près de 1000 écoles dans le monde, il est aussi, avec son disciple Ehrenfried Pfeiffer l’un des pionniers de l’agriculture biologique/bio‐dynamique. Et ce sont ces pratiques agricoles et leur vision du Vivant qui ont inspiré Pierre Rabhi qui a ensuite développé le concept d’agroécologie. A l’école, ce lien avec l’agriculture est « cultivé » tout au long de la scolarité. Ainsi, les élèves de 3e classe (CE2) sont en charge de réaliser et d’entretenir un potager biologique au sein de l’école. Toutes sortes de légumes et fleurs sont ainsi plantés en utilisant bien évidemment le compost réalisé à partir des « déchets » de la cantine bio de l’école. Les élèves ont également la joie de construire un four marocain dans lequel ils font cuire du pain et des pizzas. Un voyage d’une semaine dans une ferme biologique pédagogique est organisé chaque année, ils y apprennent à s’occuper des animaux, à réaliser du beurre, des fromages ou du pain et à récolter des légumes. En 5e classe (CM2), les élèves ont la chance de partir une semaine dans un domaine pratiquant l’agriculture biodynamique pour y apprendre la botanique. C’est ainsi l’occasion pour eux d’observer et de mieux connaitre le monde végétal et les plantes dans leur milieu naturel. En 7e classe (5e), les élèves approfondissent pendant un trimestre le thème de l’alimentation. En 9e classe (3e), ils effectuent un stage forestier . En 10e classe (2nd), c’est un stage individuel à la ferme.

Pierre Rabhi a conclu en précisant qu’il enseigne l’agroécologie désormais partout dans le monde mais également comment traiter les animaux et les végétaux et l’importance d’être en harmonie avec eux. Une des questions sur laquelle il y a urgence aujourd’hui est de savoir si l’humanité peut se réconcilier avec l’humanité, mais aussi avec la nature à qui elle doit la vie.

Il a donné notamment son point de vue sur l’usage des pesticides en soulignant que lorsque l’on utilise des poisons, on s’empoisonne aussi en en les consommant et on empoisonne la terre. Si la terre meurt nous mourrons et nous sommes en train de tuer la terre à coup de pesticides alors il faut en prendre soin.

Les élèves ont ensuite pu poser les questions qu’ils avaient préparées en groupe la semaine précédente, sous la houlette de leurs professeurs.

Comment sortir les pays de la pauvreté sans détruire et polluer l'environnement ?

Lors de cette question posée par les étudiants, Pierre Rabhi a pu développer ce qu’il entend par humanisme. Une valeur de l’humanité qui donne de l’importance à l’amour à la réciprocité, à la bienveillance à l’égard des autres, et envers la nature. « C’est parce que nous ne sommes pas assez humanistes que nous avons besoin d’humanitaire. L’humanitaire ne devrait pas exister. On n’a pas besoin d’affamer les gens et de courir ensuite avec des sacs de riz pour les aider à survivre. On leur prend tout ce qu’ils ont et ensuite on revient les voir avec des sacs de riz en leur disant regarder comme nous sommes généreux. Je suis reconnaissant envers ceux qui font ça mais ce n’est pas normal », a-t-il expliqué en indiquant que cela doit être l’équilibre, le masculin et le féminin. Apprendre aux gens à se nourrir par eux même plutôt que d’apporter de la nourriture. L’aide doit être momentanée, l’aide doit arrêter l’aide. Il ne faut pas penser non plus que les gens sont des ignorants. Le monde moderne a apporté certaines choses positives et ce que l’on peut faire, c’est améliorer ce qu’ils ont, ce qu’ils savent faire, en trouvant le juste équilibre.

Qu’est-ce que l’on devrait apprendre à l’école ? Quels seraient les éléments à mettre en place de façon prioritaire dans l’éducation ?

Au niveau de l’éducation, Pierre Rabhi s’est dit tout à fait en accord avec les principes steineriens, les trouvant très justes et intéressants. Il trouve ainsi tout à fait normal de venir à l’école Waldorf pour en parler et surtout pour témoigner, pas simplement pour apporter des théories tout en ajoutant avec humour qu’il n’est pas la « vérité incarnée ».

Pour lui, les écoles devraient être dotées d’un jardin pour cultiver et d’un atelier pour que les élèves développent leurs mains  car aujourd’hui il y a une très grande défaillance par rapport au travail manuel car les machines remplacent tout. « Certains jeunes savent taper sur un clavier mais ne savent pas planter un clou. L’idéal serait ainsi d’avoir un atelier où l’on exerce l’habilité de ses mains car dans l’histoire c’est comme ça que l’être humain s’en est sorti. S’il n’avait pas été habile, il y a longtemps qu’il aurait disparu. L’intellect, les mains et l’ancrage à la nature, ce sont les trois choses qui devraient évoluer ensemble ». Ne pas introduire trop tôt les machines à l’école, pour d’abord utiliser les mains et les machines ensuite.

A cela s’ajoute le rapport aux autres car selon lui jamais on ne s’en sortira si on ne créé pas « de l’amour, de la sociabilité, de la bienveillance. Les gens doivent comprendre qu’ils ont tout intérêt à s’estimer, à collaborer, à coopérer, c’est l’avenir ».

Comment sensibiliser des adolescents à l’environnement sans qu’ils se braquent, sachant que les intérêts aujourd’hui sont davantage tournés vers la consommation ou les technologies informatiques ?

Concernant le monde du numérique, Pierre Rabhi a mis les élèves en garde en leur disant de faire attention à ne pas consommer trop d’écran car l’écran est par définition celui qui sépare, pas celui qui relie. Certaines personnes passent beaucoup de temps devant les écrans mais ne vivent pas la réalité. « Ils sont dans le virtuel. Il faut donc se méfier de cela ». Sans être contre les écrans, il a expliqué combien il lui semble important de savoir travailler avec ses mains, savoir jardiner par exemple, pour aller ensuite chercher davantage d’informations et de connaissances sur les écrans. « Mais s’il n’y a que les écrans, on est dans un monde virtuel, un monde irréel dans ce cas nous n’avons plus les moyens de développer ses autres facultés : facultés manuelles, facultés d’imagination »

Quelle est votre vision de l’argent ? Pourquoi notre rapport à l’argent est-il devenu si fondamental ?

Pierre Rabhi a répondu que parce que l’argent permet la convoitise, l’enrichissement, l’accaparement, cela est devenu presque une divinité du monde moderne. « L’argent donne un certain pouvoir mais certaines personnes ayant de l’argent ne sont pas forcément heureuses. L’argent procure du plaisir momentané mais pas de la joie. Malheureusement, l’argent est devenu tellement important dans nos sociétés que celui qui n’en n’a pas est finalement exclu ». Il encourage à revenir à des activités où il n’y a pas forcement recours à l’argent. Cultiver son jardin, faire des choses par soi-même est ainsi selon lui primordial parce qu’on y trouve du bonheur. « On sème, on récolte, c’est extraordinaire, magique d’obtenir des kilos de légumes ou fruits à partir d’une petite graine. C’est la magie de la vie et que dans le même temps, il y a la cadence au niveau du temps que cela procure. Dans le jardin, il faut patienter. Cela met dans le vrai, dans la cadence de la vie, cela apaise alors que dans la société moderne cela va toujours vite. Cette excitation permanente n’est pas compatible selon lui avec l’être humain qui a besoin de se poser. Le jardin, avec les saisons, impose cela et donne la richesse absolue. La société est malheureusement très éloignée de la nature, elle est sur-active, frénétique et il y a beaucoup de maladies, de déséquilibres qui sont liés à cela ». Il a conclu avec humour que la nature apporte plus que le shopping dans un grand magasin.

Quelle était votre motivation d’origine pour entreprendre "ce projet de vie" ? Comment avez-vous réussi à être pris au sérieux ? Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

Au sujet de ce qu’il l’a amené à faire qu’il a fait, Pierre Rabhi a simplement répondu, qu’en tant qu’être humain, on essaie de donner un sens à sa vie. « La vie nous inspire et il y a un destin qui nous porte ». Il a ainsi fait ce qui faisait sens pour lui avec pour objectif de ne nuire à personne. Il avait une vision commune avec son épouse et que de fil en aiguille il en est désormais où il en est. Il a indiqué aux élèves qu’il transmet simplement des valeurs portées par une grande conviction intérieure, partage son expérience et ses erreurs et qu’ensuite c’est à chacun de juger, de voir si cela sonne juste chez chacun d’entre nous.

Dans les années 80, il a eu la conviction qu’il fallait changer de société. Il crée ainsi, avec Cyril Dion (Co réalisateur notamment du film « Demain» qui a remporté le césar du meilleur film documentaire en

2016 et directeur du magazine Kaizen) le Mouvement Colibri qui place le changement personnel comme véritable moteur de la transformation de la société où chacun doit « incarner au quotidien une relation harmonieuse à soi‐même, aux autres et à la nature ». Le terme Colibris tire son nom d’une légende amérindienne où l’idée est que chacun doit faire sa part. Il est question d’autonomie, de liberté, d’alimentation, d’éducation, de santé, d’habitat et de bien‐être.

Ceci a véritablement fait « tilt » à Pierre Rabhi qui souligne aux élèves que ce l’on fait au niveau individuel est loin d’être ridicule lorsqu’on le fait avec le cœur, avec conviction.

Il a également créé l’association Terre et Humanisme pour former les gens à l’agroécologie. Pour lui, le temps pour l’être humain que l’être humain aime l’être humain et que les êtres humains aiment la nature. A partir de ce moment-là, nous serons dans la voie juste. Il a la conviction qu’on ne peut continuer à détruire en explique que lorsque l’on voit toutes les guerres, on ne peut pas continuer comme cela et croire que nous aurons un avenir. Cela ne demande pas seulement des paroles pas également des actions.

Il a rappelé aux élèves que chacun peut faire des choses à son échelle. Si l’on se réconcilie avec quelqu’un avec qui nous sommes fâchés, nous faisons déjà un pas vers un monde différent. Il est persuadé que l’on peut vivre en harmonie avec les autres, aimer la vie, aimer les autres. Etre bienveillant est selon lui à notre portée. » Cela se fait petit à petit. Il faut que chacun comprenne qu’il puisse faire partie de ce changement ».

La légende du Colibri

« Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! Et le colibri lui répondit : Je le sais, mais je fais ma part. »

A propos de Francoise Vernet

Françoise Vernet a fait une école de commerce avant de partir vivre trois ans en Australie puis en Espagne. Acheteuse pour le catalogue Bien Joué, puis pour les magasins Nature & Découvertes, elle crée le service marketing et devient directrice marketing et communication. En 2009 elle fonde et dirige la Fondation Pierre Rabhi. Elle est actuellement présidente de Terre & Humanisme, association qui œuvre à la transmission des pratiques agroécologiques. Depuis novembre 2004, elle dirige le magazine Kaizen.

A propos de Pierre Rabhi

Agriculteur, écrivain, philosophe et conférencier français d’origine algérienne, Pierre Rabhi est l’un des pionniers de l’agroécologie reconnu expert international pour la lutte contre la désertification. Il est à l’origine des associations Colibris  et Terre & Humanisme , du centre agroécologique Les Amanins et auteur de nombreux ouvrages : L’agroécologie, une éthique de vie, Du Sahara aux Cévennes ou la reconquête du songe, Graines de Possibles, Regards croisés sur l’écologie, Manifeste pour la Terre et l’Humanisme, La Sobriété Heureuse, Pierre Rabhi, Semeur d’Espoirs…

Article rédigé par un collectif de l’école Perceval
Mis en ligne le 14 Juin 2016

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